Genèses d’exils

L’exil. Deux syllabes qui à elles seules peuvent retracer la genèse du monde, de l’humain. Je convoquerais ici volontiers quelques images qui me viennent à l’esprit, des métaphores de circonstances vous l’aurez compris. La prononciation même du mot me suggère à ce moment précis l’idée d’une expulsion, d’un ancre placentaire destiné à l’exil. Donner la vie, poétiquement parlant, c’est exiler à tout jamais la chair de sa chair à une vie et donc à la mort. Il m’arrive parfois, dans ces gribouillis de rêves qu’on récite à voix basse, d’imaginer un retour dans le ventre maternel, de remonter à l’essence même de mon propre exil et chérir mon enfance perdue… Mais en vain. La mère est un dieu cruel. Elle prend exemple sur nos créateurs, ces géniteurs invisibles à l’œil nu. On raconte que celui de la Genèse chassa ses propres enfants du jardin d’Éden, et les condamna à l’ultime punition : une vie sur terre.

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La thématique de l’exil est pour l’artiste, et ce quelque soit le domaine dans lequel il prétend exercer, une genèse, en son sens le plus procédurale c’est-à-dire un processus créateur. Inutile d’en chercher les raisons, elles restent trop nombreuses et trop délicatement subjectives. Il est bien plus intéressant d’étudier le déploiement de ce processus créateur, de l’examiner à la loupe. Je suis partie à la trace du long travail d’exploration intime que nous dévoile l’œuvre photographique de Guillaume Coadou. Né à Toulouse, Guillaume Coadou vit à Paris, dans le quartier de Rochechouart. Si ce billet n’a pas vocation à présenter de façon exhaustive le travail photographique de Giyòm Koadou, (on parle bien du même artiste, mais en sa version intimement haïtienne, blan kreyòl comme le surnomme ses compatriotes haïtiens), il se propose néanmoins de revenir sur la démarche expérimentale, originale et audacieuse à souhait, menée par ce dernier au sein de son quartier, devenu territoire et terreau d’examen et de création artistique. Haïti est sans nul doute une muse chère à l’artiste qui a voyagé et travaillé sur l’île durant 10 ans entre 1999 et 2009. C’est donc aussi l’histoire d’une rencontre entre un artiste et ce que je nommerais volontiers une patrie d’exil artistique, que laisse éclore la série ELEKSYON.

 

COLLAGES

    20151023_114417Composée de photos en noir et blanc prises en Haïti et à Paris de 2003 à 2004, ELEKSYON rejoint et s’éloigne en même temps de la première série de photographies affichées en 2005 dans les rues de Paris et à laquelle Coadou consacra un ouvrage Guillaume Coadou : affiches. Comme pour sa série « affiches » Guillaume s’attelle à la manipulation des images, à leur détournement, et ceci, par le procédé de la mise en scène. En maniant un schéma d’images très connues du monde artistique ( Robert Capa, Richard Dumas, Sluban Klavdij…) et popularisées par les médias , images réinterprétées par la suite par des comédiens haïtiens, Guillaume protestait contre certaines réalités (les situations au Rwanda, à gaza, en Irak, Haïti, Vietnam). Il nous livrait également son regard critique contre un certain penchant nourri en photojournalisme, à savoir le voyeurisme de la pauvreté.

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 La série  ELEKSYON possède un lien certain avec les photographies des journaux de la presse écrite. La mise en scène réalisée par le photographe vise à montrer le ressenti d’hommes vivant quotidiennement dans la réalité haïtienne. Elle renvoie de manière très suggestive à des situations politiques intenables assujettissant tout un peuple. ELEKSYON a la particularité de cultiver l’ambiguïté par son jeu de correspondances poétique et politique. Ce jeu palpable, est celui instauré entre l’image et le texte (ou l’écrit). ELEKSYON, le titre même de la série, écrit en créole sonne comme une énigme à résoudre. Il n’est pas étonnant pour un artiste de brouiller les pistes, cela reste même un devoir auquel Blan Kreyòl s’applique à la perfection. A regarder de plus près les photos, nous sommes en droit de nous demander :  quelles sont leurs histoires?

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                                         APPARITIONS

« Paris », « Port-au-Prince », »Darfour »,  « Solèy »,  « Aubervilliers », « Jérusalem »,  « Eleksyon », « Tainos », « Darfour ». Leur présence peuvent surprendre, nous dérouter ou bien au contraire on peut passer totalement à côté de ces « affiches photos », ces « apparitions » nous confieront certains, qui habitent les rues Rochechouart, Charles Godon, Condorcet, Delta, Violet le Duc, l’Agent Bailly, Belzunce, Jean-Baptiste Say, Petrelle, Bochart de Saron, La place Frantz Liszt, le Passage Briare … Les inscriptions légendées sont les seuls éléments auxquels peuvent s’agripper les visiteurs déambulant ou assistant à ce que Guillaume Coadou nomme sa propre exposition. Citons-le avec ses exacts mots  » Je suis à l’intérieur de ma propre exposition ». Après un essai discret dans les rues de la ville de Saint-Denis, puis dans quelques hasardeuses rues de Paris, Guillaume Coadou décide de se concentrer uniquement sur son quartier. Accompagné d’amis, c’est assez tard dans la nuit que le travail de collage a lieu. Des photos en noir et blanc de la série ELEKSYON, prises à Paris et à Port-au-Prince entre 2003 et 2004 s’étale/s’y étale en 40x50cm et 70×100 cm pour les plus grandes, sur des murs totalement nus ou encore débrayés de restes d’affiches publicitaires quelconques. Guillaume confie que l’idée d’une série de collage de ses photographies, lui est venue en Haïti. A l’époque, sur les murs des rues de la capitale PAP, défilent des slogans écrits à la bombe. Des slogans politiques où il peut lire la révolte des haïtiens. Aucun militantisme revendiqué de la part de l’artiste, mais des interrogations, en éclat, qui se manifestent tout d’abord à la quasi tombée de l’enfance, à l’âge de treize ans. Guillaume scella sa première rencontre avec l’ancienne Perle des Antilles devant un écran de télévision. Haïti se découvrit à lui par l’image, des images violentes de l’instabilité politique secouant le pays entre 1991 et 1994 lors du coup d’État du 30 septembre 1991. Il partira à sa recherche sept ans plus tard, à 20 ans, puis multipliera les voyages dans le pays où il débutera son œuvre artistique, à dominante photographique.

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Aujourd’hui, l’artiste qui ne s’est pas rendu en Haïti depuis 2009, renoue avec une série photographique devenue expérimentation artistique. Guillaume mène sa propre exposition au sein d’un laboratoire où il réside en maître. Il connaît très bien son quartier ainsi que les habitudes de vies de son voisinage. Il réquisitionne un espace de vie quotidien et des trajectoires habituelles, parfaitement délimitées, qu’il isole afin de pouvoir les observer à la loupe. L’isolement ici ne correspond pas à un enfermement qui serait contraint, forcé. Vivre dans sa propre bulle, dans un monde en parfaite adéquation avec soi est un exil, exquis, qui se savoure à l’intérieur d’un cercle restreint. Cette autre forme d’exil interrogé par Guillaume,  » l’entre-soi « , est typique des grandes villes des grandes mégalopoles telles que Paris, et s’observe à l’intérieur des différentes couches de la société. L’observer à très petite échelle, celle d’un quartier, reste la clé de voûte d’une expérimentation très intime mais aussi politique.

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  TRANSHUMANCE

Guillaume soumet ses affiches-photos aux aléas du temps aux impératifs catégorique et aux humeurs de grandes villes. Le collage des affiches a débuté le 27 avril 2015 à Paris et à Saint-Denis, le 25 juin 2015 dans le quartier de Rochechouart. Il  a été suspendu le  temps des grandes vacances, la reprise ayant démarré le 24 octobre pour les affiches « Paris » et « Port-au-Prince ». Il ne se berce pas d’illusions quant à la déréliction inexorable de  « ses »  affiches, condamnées à un devenir tracé d’avance. L’artiste est particulièrement soucieux de la période de  « jachère » qui sépare le collage des affiches et le  » début » de leur détérioration. Comment dater, identifier, temporiser un quelconque  « début » ? On peut se le demander. Mais en réalité cette question est secondaire, car c’est bien les traces d’une   « destruction » qu’il souhaite analyser ou plutôt éveiller. L’attente est donc primordiale dans cette expérimentation. Le collage est à voir, et revoir au gré des tours et détours dans le quartier, la saison des grandes vacances ayant été choisie comme durée de pause des collages. La curiosité de l’artiste quant à la réaction du voisinage, son questionnement, son avis sur la présence des affiches qui auraient potentiellement « survécu » le temps des vacances me fait penser à la démarche d’un sociologue. Elle fait surtout partie du processus de transhumance, ce schéma qui rythme la création artistique de Guillaume.

 

 

Une œuvre en transhumance ? Difficile de savoir si elle a pris naissance en Haïti, d’en retracer la genèse … Elle correspond cependant aux différentes étapes « d’émigration », l’artiste faisant le choix de s’exiler par stades,   « entre-temps » en Haïti, au Cameroun. Ses allers et retours s’entrecoupent de moments de création, maïeutique qui s’élabore dans ce dialogue constant avec l’exil. La transhumance pour Guillaume est donc aussi en quelque sorte exil poétique. Créer au delà de sa terre, au delà de frontières dont il faut révérer  l’anonymat, au delà de la morne qui nous a vu naître, mais demeurer toujours l’oiseau migrateur, telle est la veine poétique dans laquelle s’inscrit la photographie de Guillaume Coadou. Une photographie audacieuse créatrice de correspondances.

REGARDER LA MÉMOIRE

La série  » ELEKSYON » telle qu’elle apparaît afficher dans les rues de Paris n’en paraît pas une. Aucun ordre apparent n’est établi dans le collage ou l’emplacement des photos. Guillaume se plaît ici à jouer aux brouilleurs de piste, collant les photos de façon aléatoire dans les rues. Le lien logique entre la série et donc celui reliant les photos entre elles, est à chercher d’une part dans la disposition des affiches. L’artiste cherche à les articuler entre elles, certaines devant se regarder groupées (Paris/PAP) ou par trois (SOLÈY/AUBERVILLIERS/JÉRUSALEM) car il s’agit d’offrir aux visiteurs un regard sur le monde, de lier les exils que tente de raconter la photographie de Guillaume Coadou.

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Dans son triptyque sur l’exil, Guillaume colle côte à côte trois photos identiques nous montrant un homme posant face à une rigole où s’entasse une montagne d’ordures. Trois légendes : « Solèy « ; « Aubervilliers » ;  » Jérusalem « . Prise dans le bidonville de cité Soleil à Port-au-Prince ( Solèy en créole haïtien), cette photo traduit l’exil d’une grande masse de la population haïtienne dans son propre pays. Exilés car enfermés, confinés, baraqués. L’artiste, très sobrement, soulève l’urgence d’un problème à résoudre en Haïti, la question des haïtiens sans terre et sans logement. Relier un des plus grands bidonvilles d’Haïti avec les villes d’Aubervilliers et de Jérusalem est une manière pour Blan Kreyòl de tisser des liens entre les histoires, les époques, les contextes et les situations. Aubervilliers est le titre éponyme d’un court métrage réalisé en 1946 par Eli Liotar et Jacques Prévert, sur le bidonville de cette ville située dans le département de la Seine-Saint-Denis. La relation fonctionne comme une sorte d’appel à se remémorer, après la guerre, la France abritait elle aussi sa cité Solèy… Par extension, Aubervilliers concentre aujourd’hui une grande population originaire d’Haïti. L’analogie avec Jérusalem se souvient de l’exil  » suprême  » représenté par le peuple juif, dont l’histoire reste un paradigme de l’éparpillement des peuples.

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Les photos de l’artiste résonnent et interpellent par leur actualité. On pense à la médiatisation à outrance des migrants fuyant des pays en guerre ou la pauvreté, on pense aux haïtiens, rattrapés par l’Histoire, exilés dans leur propre pays car obtenir un visa en Haïti coûte extrêmement cher, exilés par la République Dominicaine… Impossible de ne pas convoquer la pensée du journaliste et poète haïtien Jean-Claude Charles évoquant la situation des boat-people haïtien dans les années 70, les qualifiant ainsi de « nouveau juif des temps modernes ». Regarder la mémoire, lui faire face, semble nous sommer les affiches par leur présence qui ne peut qu’intriguer. Nous assistons à une tentative par l’artiste d’une mise au monde d’Haïti , à Paris, d’une genèse régénératrice, porteuse d’appels et d’espoirs.

 

 

Que représente Haïti pour la France? Quels liens établir entre les deux pays hormis celui de la langue, grandement chéri ? Guillaume ne cesse de ressusciter Haïti dans son œuvre profondément autobiographique. Il voyage dans les dédales d’une Histoire méconnue des français, oblitérée volontairement par une France embourbée dans une amnésie quasi schizophrénique. Pas question de réveiller de vieux fantômes, ajustons nous à l’humeur ambiante et rappelons au nom de l’urgence de la mémoire, qu’Haïti fut la première République noire à se libérer du joug de l’esclavage, qu’elle battit l’expédition de l’armée française de Napoléon le 18 novembre 1803 lors de la bataille de Vertières. Nul trace datée ni relatée de cette victoire des esclaves d’Haïti de Saint-Domingue sur les esclavagistes français dans les manuels d’histoire ? Les dictionnaires ? Les encyclopédies ? Guillaume en sème à sa manière dans la plupart des rues de son quartier. Ressusciter Haïti par des affiches dans les rues de Paris encadrées d’innombrables noms inconnus du grand nombre mais pourtant appartenant à l’Histoire française. Qui d’autre qu’un historien peut se flatter de connaître la plupart de personnages historiques prêtant leur noms à des rues ou à des places ? Faire revivre Haïti par cette superposition d’affiches porteuses d’une Histoire méconnue, dans des rues pourtant dédiées à la Mémoire… La rue, le lieu-phare d’une révolution pour la liberté d’un peuple esclave d’une monarchie, liberté qui se répandit dans l’âme d’esclaves, déterminés à se débarrasser de leurs chaînes.

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A cette superposition d’affiches dans les rues de la capitale répond donc la superposition des Histoires française et haïtienne, intimement liées. Les correspondances sont judicieusement amenées par Guillaume jouant aussi avec les symboles d’une technique artistique, le collage, tout en nous rappelant la portée marginale et politique d’une telle pratique. 

 

G.B                                                                                                                           

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